1 year of steampunk, mini fiction

Cuir

Gravure représentant une barricade et des hommes en armes

La barricade attendait, le souffle retenu. Les cartouches se faisaient rares, alors qu’en face, les gardes nationaux ne manquaient pas de munitions. Coufeyrac tout à coup aperçut quelqu’un en bas, dans la rue, sous le feu ennemi. C’était Gavroche, qui allait les mains dans ses poches trouées.

– Qu’est-ce que tu fais là ? cria Courfeyrac.
– Citoyen, je me promène, répondit crânement Gavroche.
– Rentre !
Gavroche se contenta d’éclater de rire.
– Vous faites pas de bile ! J’ai le cuir épais. Et eux encore plus.

Personne ne comprit d’abord de quoi il parlait, car la fumée formait dans la rue un épais brouillard. Mais peu à peu, de hautes formes s’y dessinèrent. De véritables colosses descendaient lentement des façades, et lorsque les insurgés relevèrent la tête ils virent les titans qui s’avançaient sur les toitures, brisant les ardoises et affaissant les charpentes sous leurs pas lourds.

Des murmures se répandirent sur la barricade. Qu’était cette diablerie ? Mais Jean Valjean, lui, souriait : il avait reconnu le travail de Montparnasse. Voilà qui pourrait sauver ce Marius à qui sa Cosette tenait tant…

Déjà les hautes silhouettes sautaient dans la rue à grand fracas, faisant voler les pavés. En face, les soldats tiraient sans discontinuer, mais les balles n’avaient aucun effet sur les colosses ; car ils n’étaient qu’une armature de métal recouverte de cuir couturé. Dans leur tronc se nichait le brasier grondant qui leur mouvait bras et jambes. Et, au dos de chaque automate, sanglé par de solides lanières, était juché un gamin des rues pour guider la machine.

Gavroche se dressait à présent tout droit dans la rue, malgré les balles qui sifflaient autour de lui. Il n’arrivait pas au genou des colosses, mais là, debout, les cheveux au vent et les mains sur les hanches, il semblait un titan lui-même. Il fixa son regard sur les gardes nationaux qui tiraient toujours malgré la confusion, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C’est la faute à Rousseau.


Alors, tous les gamins reprirent en chœur tandis que les monstres fumants et grondants se mettaient en marche.

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